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La grande classe de M. Foucart

Vous ne connaissez peut-être pas (encore) Stéphane Foucart. Journaliste scientifique au Monde, son pedigree est des plus impressionnants. Jugez plutôt (la liste n’est pas contractuelle) :

On lui prête par ailleurs une réputation de cherry picking, c’est-à-dire d’interpréter les résultats scientifiques dans le sens qui conforte ses croyances. Et hier, ce monsieur s’est à nouveau distingué. Deux fois.

On va commencer par son péché mignon, le cherry picking. M. Foucart n’aime pas le glyphosate, et tout est bon pour « prouver » que ce dernier est dangereux – même si le consensus scientifique à ce sujet est loin d’être aussi tranché.

Un point de contexte : une nouvelle méta-analyse est sortie, et elle semble montrer un lien entre exposition au glyphosate et augmentation d’un certain type de cancer.

(Je précise que je ne suis pas spécialiste du sujet abordé. J’ai bien essayé de me plonger dans l’étude, mais très honnêtement, je n’ai rien compris, et j’ai préféré accepter la preuve de mon incompétence sur ce sujet que m’obstiner à me faire croire que j’y comprenais quelque chose. Et puis bon, j’ai aussi une thèse à finir…)

Voici ce que dit M. Foucart de cette étude, sans doute bien heureux de ce résultat qui semble valider sa croisade contre le glyphosate :

Pour les amoureux de la science, les vrais je veux dire, que dit exactement cette étude ?

D’après Matadon, doctorant en reproduction moléculaire des plantes (donc a priori nettement plus compétent que moi pour juger de la validité de cette méta-analyse) :

Donc si je résume, oui, les herbicides contenant du glyphosate peuvent augmenter ces cancers, mais à condition d’être très exposé à ces herbicides – ce qui n’est pas le cas de la population générale.

Le tweet de M. Foucart est critiquable, car il ne mentionne pas cette information, pourtant essentielle pour donner le contexte dans lequel le risque augmenté de cancer s’applique. Il semble dire que « en soi », le glyphosate augmente le risque de certains cancers de 41%. Non, juste non. Si l’information était présentée de manière rigoureuse, c’est-à-dire dans le cas présent, sans recourir au catastrophisme, il faudrait préciser la taille de la population sur laquelle s’applique ce risque plus élevé de cancer.

Et justement, si on regarde la taille de la population en question, combien de personnes sont effectivement concernées par ce risque plus élevé de cancer ?

Voici ce qu’en dit Mathieu Rebeaud, doctorant en biochimie (donc lui aussi, plus compétent que moi pour juger de cette étude) :

Pour le non-spécialiste comme moi, l’argument n’est pas simple à comprendre, alors je vais essayer de l’expliquer un peu (en espérant ne pas me planter – sans mauvais jeu de mot…). Il faut notamment comprendre ce qu’est l’incidence.

Si j’ai bien compris, en épidémiologie, l’incidence est le nombre de nouveaux cas sur la population totale saine :

frac{text{nouveaux cas}}{text{population totale saine}}

La « population totale saine », ce sont tous les gens qui ne sont pas touchés par la maladie que l’on étudie.

Dans le cas de la méta-analyse, elle trouve un risque augmenté de +41%, mais qui s’applique sur une population qui représente… 0,013% de la population totale. De fait, avec la nouvelle information sur le risque plus élevé de développer un cancer, ce risque ne va concerner « que » 0,018% de la population saine. On est loin d’un scandale sanitaire de masse à la Tchernobyl.

Bien évidemment, si vous faites partie de ces 0,018%, ça craint. Et une fois encore, si j’ai bien compris l’argument, il plaide en faveur de ce que disait Matadon, à savoir que cette étude illustre surtout le besoin de protéger les gros utilisateurs du glyphosate. Mais certainement pas le grand public.

(J’en profite pour remercier Mathieu d’avoir pris le temps de répondre à mes questions.)

Pour résumer, deux doctorants spécialistes des disciplines qui étudient les pesticides nuancent fortement le tweet catastrophiste de M. Foucart. Et l’argument d’autorité n’est pas nécessairement un sophisme : étant moi-même parfaitement incompétent sur l’évaluation scientifique de la dangerosité du glyphosate, je suis obligé de faire reposer mon opinion sur l’opinion d’autres personnes. Et il me semble qu’un doctorant travaillant sur la reproduction des plantes, et un autre doctorant travaillant en biochimie, sont des gens dont l’opinion sur ce sujet a toutes les raisons d’être crédible.

En d’autres termes, il me paraît raisonnable de leur faire confiance, et c’est parce qu’il est raisonnable de leur faire confiance que je leur fais confiance (je ne dis pas non plus que mon point de vue sur le glyphosate passe uniquement par ce qu’ils disent eux. Mais il me semble que pondérer un avis exprimé par la crédibilité ET la compétence de la personne qui l’exprime est une attitude intellectuellement saine).

Cela étant, le comportement le plus douteux de M. Foucart concerne son deuxième fait d’armes. En l’occurrence, cette comparaison particulièrement immonde :

Si vous n’avez pas suivi l’actualité récente, la Ligue du LOL est un groupe de journalistes, publicitaires et autres types soit disant branchés qui ont harcelé pendant des années des femmes, parfois aussi des hommes, le tout à l’aide d’attaques sexistes, racistes, homophobes et antisémites, au point que certaines de leurs victimes ont considéré se suicider ou ont changé de métier – des mange-merdes, en somme.

Pour commencer, on soulignera l’ignominie du procédé consistant à comparer les critiques dont le travail de M. Foucart a été l’objet, et le harcèlement sexiste, raciste, homophobe et antisémite dont s’est rendue coupable la Ligue du LOL pendant toutes ces années. Oser faire une telle comparaison dénote un total manque de respect et de considération pour ces victimes et leurs souffrances, qui ne semblent bonnes qu’à donner de l’eau au moulin complotiste de M. Foucart.

Ensuite, si on regarde la liste des personnes bloquées par M. Foucart, on y remarquera un nombre substantiel de journalistes, de chercheurs, de vulgarisateurs, de défenseurs de l’esprit critique et du rationalisme. Il est à parier qu’une part importante de ces gens (179 à l’heure où j’écris ces lignes) n’ont pour seule envie que de pousser M. Foucart à la dépression ou au mal-être le plus total, plutôt qu’un traitement juste et équilibré de l’actualité scientifique par l’un des plus grands quotidiens français.

M. Foucart a fait l’objet de nombreuses critiques de la part (notamment) de la communauté sceptique et scientifique du fait des approximations, voire des manipulations, dont il se rend coutumier dans son travail. Il n’a pas été « harcelé » pour ce qu’il est (un homme, blanc, sans doute hétérosexuel, en situation de pouvoir vu sa position au Monde), ni parce qu’il pourrait être une menace pour les carrières des gens qu’il a bloqué. Les chercheurs spécialistes des questions qu’il aborde et les défenseurs de la méthode scientifique lui ont simplement demandé des comptes, en apportant leur crédibilité scientifique dans le débat.

Bien évidemment, si on adhère à son argumentation, on pourra s’étonner de l’apparente contradiction à me voir prétendre que ce monsieur n’a aucunement été l’objet d’une campagne de harcèlement, alors que je consacre une longue publication qui m’a vraisemblablement demandé du boulot à son sujet.

Sauf que M. Foucart n’est pas un jeune journaliste qui arrive à Paris en espérant faire carrière. M. Foucart est journaliste au Monde, l’un des journaux les plus lus du pays. Certains de ses articles font la Une d’un journal dont l’audience est proche de 3 millions de personnes. Du fait de cette position, M. Foucart est en capacité à influencer les croyances de ses (nombreux.ses) lecteur.trice.s. En d’autres termes, il a du pouvoir. Le pouvoir de l’opinion. Et pour cette raison, on doit lui, comme tous les autres journalistes bénéficiant d’un tel pouvoir, demander des comptes lorsqu’ils pratiquent la désinformation.

Demander des comptes aux puissants, aux faiseurs d’opinion, ça n’est pas du « harcèlement » M. Foucart. Lorsque ces derniers distordent la science, ou diffusent des croyances complotistes dans la population, c’est la capacité des citoyens à décider en pleine connaissance de ce qui est bon pour eux qui est remise en jeu. On me trouvera peut-être un poil trop dramatique en disant ça, et ça n’est sans doute pas complètement faux, mais demander des comptes à celles et ceux qui influencent le libre-arbitre des lecteurs et des lectrices n’est rien de moins qu’un enjeu de démocratie.

Pour ma part, j’ai toujours revendiqué mon activité de vulgarisateur comme étant en dehors des obédiences politiques et idéologiques (ce qui ne veut pas dire que je n’ai pas une idéologie, comme tout le monde j’ai une idéologie, mais j’éprouve autant de plaisir à « parler politique » qu’à me faire rouler dessus par un semi-remorque lancé à pleine vitesse). Le seul aspect politique de cette activité que je revendique est l’idée qu’une société où les citoyens sont mieux informés, à l’aide de connaissances établies par la méthode la plus robuste à notre disposition pour établir des connaissances, à savoir la méthode scientifique, est une meilleure société, plus démocratique, plus émancipatrice, qu’une société dans laquelle on les prend de haut en leur disant plus ou moins subtilement quoi penser (#JeanPierrePernaut).

Sans doute que M. Foucart n’apprécie pas ces critiques nombreuses à l’endroit de son travail. Et je reconnais qu’il y a des dérives, que je condamne sans la moindre réserve. S’entendre dire que son travail est du complotisme n’est agréable pour personne. Soit parce que ça n’en n’est pas, et l’injustice est réelle. Soit parce que ça en est, et dans ce cas il n’est plus possible d’avancer masqué.

Mais l’enjeu est plus grand. Et la mauvaise foi et les procédés argumentatifs douteux de M. Foucart, comme ceux d’ailleurs de l’équipe d’Envoyé Spécial, illustrent à mon sens très bien qu’au-delà de la crédibilité de l’information, ce qu’il se joue c’est aussi une lutte de pouvoir :

Pour finir, que Le Monde laisse en totale roue libre l’un de ses journalistes (au point de donner à l’un de ses papiers une place en une) interroge sur l’état de santé d’un certain « grand » journalisme français. Miné par le corporatisme, agissant comme une confrérie au sein de laquelle critiquer les dérives génère un tombereau d’insultes (Géraldine Woessner en a fait l’expérience après avoir osé critiquer le travail à charge, orienté et pauvrement documenté d’Envoyé Spécial sur le glyphosate), ce journalisme est en train de s’aliéner, doucement mais sûrement, son lectorat éduqué – ce qui, dans le cas du Monde, est sans doute synonyme de « son lectorat ».

Le rejet par les gilets jaunes des médias illustre que les médias s’aliènent une part grandissante de leur lectorat de masse. Le journalisme hautain, qui refuse de rendre des comptes, qui manie l’insulte, l’ignominie, la diffamation et le complotisme pour justifier un travail journalistique douteux lorsqu’il est confronté par des experts, s’aliène également une part sans doute grandissante de son lectorat éduqué, notamment au sein des jeunes générations.

Le risque est qu’à la fin, les seul.e.s qui resteront pour lire les journalistes soient… les journalistes eux-mêmes. Je ne suis passé par aucun comité éditorial pour publier cet article, il n’y a pas d’intermédiaire, de gatekeeper, entre mon lectorat et mes mots.

Je ne sais pas si c’est une bonne, ou une mauvaise, chose pour la société de voir ce journalisme s’éteindre. Mais pour le journalisme tel qu’il existe aujourd’hui, ça n’est sans doute pas l’avenir rêvé…

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Olivier Simard-Casanova Tout afficher

Économiste et doctorant en économie, je suis le fondateur de L'Économiste Sceptique.

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