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Les leçons d’une triste journée pour la science économique

Attention, cette publication pourrait vous heurter. Elle ne se veut pas violente, mais elle rend compte d’évènements difficiles (suicide, discrimination et agressions sexuelles).

Si vous avez des pensées suicidaires, parlez-en autour de vous. À votre médecin, à vos amis, à vos proches, à toute personne de confiance. Vous pouvez également appeler Suicide Écoute au 01 45 39 40 00, 24h/24 et 7j/7. Si vous ne vivez pas en France, des numéros similaires existent là où vous vivez. Il n’y a aucune fatalité.

Hier a été une journée éprouvante pour bon nombre d’économistes.

Elle a commencé par la nouvelle du décès d’Alan Krueger à l’âge de 58 ans, un économiste du travail que je ne connaissais pas. En poste à Princeton, il a été conseiller économique de Clinton et d’Obama, et ses travaux ont semble-t-il profondément influencé l’économie du travail.

Puis l’American Economic Association, l’association scientifique aux États-Unis, a dévoilé les résultats préliminaires d’une enquête portant sur les discriminations et le harcèlement au sein de la discipline (aux États-Unis). Le constat est (sans surprise pour bon nombre d’économistes, moi inclus) accablant. Les femmes, les non-blancs et les non-hétérosexuels rapportent un climat étouffant et oppressif. Quasiment 100 femmes (sur 9000 répondants) ont rapporté avoir été sexuellement agressées par un autre économiste.

Et pour finir, on a appris qu’Alan Krueger était décédé par suicide.

Je vous raconte tout ça car j’ai deux messages à faire passer.

Le premier message est que la science économique, comme toutes les disciplines scientifiques d’ailleurs, est aussi une aventure humaine. Il y a bien sûr les idées, les théories et les preuves empiriques, mais tout ceci n’est pas spontannément généré à partir du vide. Ce sont des humains qui en sont à l’origine, comme vous, comme moi, et il me semble que c’est un point important à ne pas oublier.

Le second message concerne l’héritage d’Alan Krueger. Certes, je ne le connaissais pas (ni ses travaux), mais les nombreuses réactions que j’ai pu lire à son décès dans mon fil Twitter font état de sa bienveillance, et de la positivité avec laquelle il a exercé son métier de chercheur.

Je pense que ce tweet de Susan Dynarski résume le mieux les réactions :

Il a été une source d’inspiration majeure pour plusieurs générations d’économistes, et à titre personnel, je suis triste de n’avoir pas eu l’occasion de le rencontrer, d’échanger avec lui ou de pouvoir me familiariser avec ses travaux (certes éloignés de mes propres recherches).

À l’heure où les réseaux sociaux nous étouffent sous des tombereaux de virulence et d’indignation souvent futile, à l’heure où la communauté sceptique elle-même se rend trop souvent coupables d’agressions (et que certains [je laisse au masculin à dessein] refusent d’en changer au prétexte fallacieux que « je suis comme ça et puis c’est tout »), j’aimerais que l’on n’oublie pas qu’être sceptique n’empêche pas d’être bienveillant.

La bienveillance n’est pas la naïveté, et encore moins le refus du combat lorsqu’il s’agit de la seule option laissée sur la table. Si j’avais à définir ce qu’est la bienveillance, ça serait pour moi d’adopter par défaut une attitude de gentilesse, de compréhension et d’ouverture, et de seulement s’en départir si la personne en face se montre de mauvaise foi ou cherche à nuir.

La bienveillance, c’est refuser l’agression comme première réponse, y compris face aux agresseurs eux-mêmes : c’est étonnant à quel point simplement expliquer que l’on a été blessé par des propos ou une attitude peut faire radicalement changer d’attitude la personne qui en est à l’origine. Peu de gens sont réellement méchants. Laisser le bénéfice du doute permet à ceux dont la maladresse (ou les blessures…) dépasse la pensée de s’interroger sur leur comportement, et de l’amender – pour le meilleur.

On ne convaincra personne, ou alors que des excités du bulbe, si en tant que communauté on n’est capable de ne produire que de l’agressivité, de la négativité, et plus généralement de la toxicité. Or, à l’heure où le bullshit est partout, l’enjeu de diffuser au plus large l’esprit critique est vraiment de taille1À ce propos, je regrette la forte masculinisation de la communauté sceptique. C’est sans doute un problème que l’on devra également finir par aborder frontalement, car mon expérience autour de la diversité en économie (je suis investi dans un groupe de doctorant.e.s aux États-Unis qui travaille à une meilleure inclusion des groupes sous-représentés dans la discipline) me laisse penser que les environnements aggressifs font fuir ou réduisent au silence les femmes..

Je ne dis pas qu’être bienveillant.e est forcément facile, surtout dans une société aussi violente et dysfonctionnelle que la société française. Mais que le chemin soit difficile n’est pas une excuse pour ne pas l’emprunter.

Je ne dis pas non plus que je suis moi-même exempt de reproches. Loin s’en faut. Ce qui fait la différence, ça ne sont pas nos erreurs passées : elles sont définitives, rien ne pourra plus les changer, et pour cette raison elles sont en dehors de notre contrôle. Ce qui fait la différence, ce sont les corrections que l’on apporte lorsqu’elles sont portées à notre connaissance, pour ne pas les refaire à nouveau. De ça, nous avons le contrôle.

C’est ce message que des gens comme Alan Krueger nous rappèlent, et que nous ne devrions pas oublier trop vite.

Si vous avez des pensées suicidaires, parlez-en autour de vous. À votre médecin, à vos amis, à vos proches, à toute personne de confiance. Vous pouvez également appeler Suicide Écoute au 01 45 39 40 00, 24h/24 et 7j/7. Si vous ne vivez pas en France, des numéros similaires existent là où vous vivez. Il n’y a aucune fatalité.

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Olivier Simard-Casanova Tout afficher

Économiste et doctorant en économie, je suis le fondateur de L'Économiste Sceptique.

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