La science économique est-elle encore une science de l’argent ?

Les stéréotypes et croyances infondées sur ce que font réellement les économistes sont nombreux – trop nombreux.

Pourtant, depuis les années 1980, la science économique est passée d’une discipline centrée sur l’argent et construite à l’aide de modèles, à une discipline basée sur les gens et construite sur des preuves empiriques.

Voici les résultats d’une base de données travaillée par un groupe de chercheurs, qui ont exploré le corpus scientifique d’un ensemble de revues scientifiques. Voici l’occurrence1Part des articles où le mot apparaît au moins une fois. des mots « money » et « people » en 1970 et en 2016 :

Quand aux termes qui reviennent le plus souvent, on voit clairement l’émergence du terme « evidence » dans les années 2000 (qui remplace « price » dans ce top 3) :

« Model » reste présent, mais clairement l’économie est désormais davantage tournée vers les preuves que vers les seules considérations théoriques.

Quand vous entendez quelqu’un critiquer « la science économique » à la télévision ou ailleurs, surtout au prétexte qu’il s’agirait d’un instrument idéologique néolibéral, demandez-vous comment cet argument s’imbrique avec les données que je viens de présenter.

C’est surtout important de le faire quand ledit argument semble aller dans le sens de nos croyances idéologiques. Mais attention au biais de confirmation, et aux arguments sans preuves !

Source et ressources supplémentaires :

Nota : je n’ai pas bien compris sur quel corpus scientifique porte le travail d’exploration textuel. Sont cités deux chercheurs comme sources des données, et ils font référence dans cet exercice. Je vais envoyer un email à la chercheuse qui reprend ces graphiques, mais même si la constitution exacte de la base de données n’est pas claire, il n’y a pas de raisons de ne pas faire confiance.

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Le secteur des médias toujours en crise (économique)

La Commission de la carte d’identité des journalistes professionnels, qui délivre les cartes de presse en France, vient de publier les chiffres pour 2018. Ce chiffre donne une idée du nombre de journalistes qui exercent actuellement, et plus généralement de l’état du secteur des médias.

Les chiffres ne sont pas bons : depuis 2009, le nombre de titulaires de la carte de presse a quasiment diminué de 7%. Et la tendance ne semble pas s’arrêter1Attention à ne pas sur-interpréter les petites variations de la baisse d’une année sur l’autre, qui sont sans doute avant tout du bruit statistique..

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Ce constat en France vaut aussi aux États-Unis, où le nombre de personnes employées dans les rédactions (nombre qui comprend les journalistes, mais pas uniquement) a considérablement baissé depuis (au moins) une dizaine d’années.

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On serait tenté de conclure que les difficultés économiques de la presse seraient causées par une « mauvaise » attitude de certains journalistes, par une information devenue trop stéréotypée où chaque média reprend la même information que le voisin. Je pense que cet argument est une erreur d’attribution, où l’on confond la cause (les difficultés économiques) et la conséquence (la manière dont le contenu est produit, l’attitude de certains journalistes).

Le vrai problème est qu’aujourd’hui, les revenus de la publicité se font sur Internet et plus tellement dans les journaux.

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Et sur Internet, les revenus publicitaires sont principalement captés par… Google et Facebook. Ils représentent à eux deux un peu moins de 60% des revenus. Je doute qu’aucun média n’ait jamais réussi à obtenir une telle position dominante sur le marché publicitaire.

De fait, les médias sont coincés : ils sont obligés d’aller en ligne s’ils veulent survivre, en s’adaptant aux nouveaux usages de leurs lecteurs. Or, un lecteur en ligne rapporte moins qu’un lecteur papier2J’avais visité L’Est Républicain à Nancy il y a quelques années. En discutant avec l’un des responsables du journal, celui-ci nous expliquait qu’en cumulant le lectorat papier et en ligne, le lectorat total est en fait à peu près stable. L’audience lit le journal différemment, mais continue à le lire. Par contre, il nous expliquait que c’est très difficile pour eux de monétiser l’audience en ligne. Cette anecdote d’un (grand) journal régional français est sans doute une bonne illustration de ce qu’il se passe plus globalement.. Et j’ai du mal à voir le duopole constitué par Google et Facebook être remis en question, en tout cas à court ou moyen terme.

Sylvestre Huet (par qui j’ai découvert ces chiffres) dit que la situation actuelle serait de la « reponsabilité » des « gouvernants » :

Les gouvernants qui font semblant de se plaindre de l’invasion des infox et des manipulations de l’opinion publique après avoir sabordé les conditions économiques dans lesquelles la presse sérieuse se fabrique et se distribue portent une lourde part de responsabilité dans ce désastre.

Si l’on suppose que par « les gouvernants » il fait référence aux politiciens ayant dirigé le pays, je trouve cet argument étrange. Aux États-Unis, où les gouvernants ne sont vraiment pas les mêmes que chez nous, le problème est tout aussi présent. Est-ce que l’explication par l’action des gouvernants est vraiment la plus vraisemblable ? Ne serait-ce pas une énorme coïncidence que dans deux pays différents, gouvernés par des partis dont l’idéologie est sensiblement différente, aboutisse exactement au même type de crise économique, en même temps, dans le même secteur d’activité, du fait de l’action des gouvernants3Je ne suis pas non plus certain que l’argument selon lequel la crise serait causée par la publicité aux États-Unis et par « les gouvernants » en France soit plus vraisemblable : pourquoi mobiliser en France une explication alternative alors que 1) les effets en France sont très proches des effets aux États-Unis 2) l’explication américaine fonctionne très bien sur le secteur médiatique américain 3) les crises surviennent au même moment ? Le rasoir d’Ockham nous enjoint à préférer une explication commune à des évènements qui, de toute évidence, se ressemblent quand même beaucoup. ?

Tout n’est pas toujours causé par les décisions de l’État, y compris dans un pays comme la France où ce dernier reçoit un peu moins de la moitié de la richesse produite chaque année pour mener à bien ses missions.

Pour finir, vu les conditions difficiles pour produire de l’information aujourd’hui, il s’agit à mon sens d’une explication convaincante au fait que l’information devienne aussi stétérotypée (et, parfois, carrément putaclic). Quand on manque de main d’œuvre pour produire une information originale, se contenter de « copier » ce qu’a fait le voisin (ou l’AFP) devient la seule option envisageable, d’autant qu’avec Internet, l’avantage économique procuré par un scoop n’est plus aussi net4Lorsqu’un journal papier sortait un scoop, il fallait 24h à ses concurrents pour le reprendre (dans leur édition du lendemain). Pendant ces 24h, le journal sortant le scooop disposait donc d’une sorte de « monopole », qui augmentait temporairement ses ventes. Dans le cas d’Internet, la duplication de l’information prend nettement moins de temps, ce qui réduit considérablement la durée de ce « monopole temporaire », et donc l’avantage économique associé..

En tout cas, ce qui est certain est que les médias restent en grand danger. Et vu les errements que ça occasionne, je ne suis pas certain que la démocratie en sorte renforcée.

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Le Monde et le glyphosate : encore une faillite journalistique

J’imagine que comme moi, le sujet du glyphosate commence à vous lasser. Et j’imagine que comme moi, le traitement désastreux qu’en fait Le Monde ne vous étonne plus. Mais je pense qu’il ne faut pas lâcher la pression, bien au contraire, tant la faillite intellectuelle derrière ce traitement est totale.

Aujourd’hui, on va parler de l’article du Monde qui reprend la méta-analyse déjà abordée ici. L’article en question est disponible là.

Je ne vais pas m’intéresser à tout, mais plutôt au ton global, catastrophiste. Jugez plutôt, notamment l’illustration :

Remarquez en particulier la légende de l’image, qui dit « quand on a été exposé simplement à des produits à base de glyphosate ». « Simplement », vraiment ?

Oui, la méta-analyse en question trouve en effet bien qu’il y a une augmentation du risque de 41%. Mais pour 0,013% de la population. Ce qui fait qu’après correction, la nouvelle population susceptible de développer davantage de cancers représente 0,018% de la population totale. Bien évidemment, cette information pourtant cruciale de l’étude n’est absolument pas mentionnée dans l’article…

Si c’était si « simple », comme le prétend cette légende, on se demande alors pourquoi si peu, en proportion, sont touchés par ce risque accru de cancers1Cela ne veut pas dire qu’il ne faut rien faire pour ces 0,018%. Mais sans doute que les choses à faire sont différentes que si le glyphosate touchait largement la population, ce qui n’est pas le cas..

Je m’étonne aussi que l’étude n’est été commentée que… par ses auteurs. Aucun scientifique tiers n’a semble-t-il été contacté. Évidemment que les auteurs vont défendre leurs résultats ! C’est précisément pour cette raison que donner la parole à d’autres chercheurs est essentiel – et, dans mon esprit, courant dans le journalisme scientifique. De là à en conclure que le journalisme du Monde sur le glyphosate n’est pas du journalisme scientifique ?

J’ai l’impression que sur le glyphosate (comme peut-être en économie, d’ailleurs…), l’information au Monde a fait place à une sorte de militantisme.

Je ne répéterais jamais assez à quel point ce genre de traitement spécieux et vicié d’un champ académique pourtant riche et complexe est une bombe à retardement pour les médias français. Ils vont finir par se couper de leur audience éduquée. C’est déjà le cas en économie, où peu d’économistes lisent la presse française.

« Avant », ça n’était pas nécessairement un problème, car il n’y avait que les médias. Mais aujourd’hui, avec Twitter, Facebook, YouTube, les blogs, les chercheurs eux-mêmes peuvent directement s’adresser au grand public. Les journalistes ne sont plus des passages obligés, et à terme, ils risquent de ne plus être des passages du tout.

Si cette prédiction se réalise, ils ne pourront pas dire qu’ils n’ont pas été prévenus (sauf Stéphane Foucart, comme il m’a bloqué sur Twitter je ne pourrai pas le notifier de cette publication).

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Il n’y a pas que La Manif Pour Tous qui manie la pente glissante…

La pente glissante est un sophisme qui consiste à dire « si on autorise x, alors on finira par autoriser y« , y étant toujours choquant, catastrophique, etc.

C’est une technique d’argumentation fallacieuse, qui repose sur un genre d’appel à la peur.

La Manif Pour Tous est coutumière de cette technique. Par exemple :

Ou encore :

(En vrai, si vous voulez exercer votre connaissance des différents types de sophismes, allez sur leur compte Twitter, c’est un festival.)

Mais La Manif Pour Tous n’est pas la seule à user de ce sophisme. La pente glissante est un sophisme très courant en politique, y compris sur les questions économiques et administratives. Jugez plutôt ⤵️

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Critiquer le travail douteux d’un journaliste ≠ le harcèlement de la Ligue du LOL

En lien avec mon article d’hier, je partage cette série de tweets de Mathieu Rebeaud. Il aborde la comparaison de Stéphane Foucart, pour qui les critiques adressées à son travail journalistique sont à comparer aux agissements immondes de la Ligue du LOL.

Au-delà d’une probable question d’égo (mais sur laquelle je n’ai pas d’éléments tangibles pour me prononcer), je pense que ça serait pas mal que les journalistes soient dans l’ensemble mieux formés à l’esprit critique. Ça éviterait sans doute le recours à des sophismes comme ceux utilisés par Stéphane Foucart – ici, un beau combo d’empoisonnement du puit et d’attaques personnelles de bas étage.

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